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Son histoire

 



Anne-Marie Javouhey, fondatrice de la congrégation des soeurs de Saint Joseph de Cluny.

 

            AMJChamblanc, 1793 une adolescente, née en 1779 dans un foyer riche de foi, fait la joie de sa famille et de ce petit village de Bourgogne. La révolution qui gronde jusque dans ces campagnes ne l’empêche pas de catéchiser les enfants et d’accompagner les prêtres pourchassés. Dans le petit oratoire du jardin familial, elle passe de longs moments en prière : un appel se fait pressant en elle. Dans la nuit du 11 novembre 1798, en présence d’un prêtre proscrit, de sa famille et d’amis sûrs, elle consacre sa vie à Dieu pour toujours.

            Tous les couvents ont été emportés par la tourmente révolutionnaire. Anne Javouhey se met en quête, durant de longues années. Une étincelle de vie religieuse jaillit-elle à Besançon où Jeanne-Antide Thouret tente de faire renaître des “Soeurs de la Charité” ? Anne Javouhey s’y rend en 1800, pour quelques brèves semaines : Dieu lui fait entrevoir des horizons inconnus, ailleurs... Dom de Lestrange croise alors sa route. Anne lui ouvre son coeur, le suit à la Trappe de la Valsainte, en Suisse. Bientôt elle découvre que sa mission n’est pas là non plus. Elle reprend alors sa route tâtonnante : catéchisme, accueil d’orphelines, petites écoles gratuites ... Echecs successifs, dans la pauvreté, la misère parfois.

            Le Pape PieVII s'arrête à Chalon-sur-Saône après avoir sacré Napoléon empereur, le 2 décembre 1804. Anne et ses trois sœurs vont le rencontrer ; il les encourage dans leur projet de vie consacrée. D’autres jeunes filles se joignent à elles. Anne décide d’aller trouver l’évêque d'Autun qui lui demande de rédiger une règle de vie religieuse, puis de solliciter des Statuts pour la société naissante ; ceux-ci sont approuvés le 12 décembre 1806 par l’empereur. Quel bonheur pour la jeune fondatrice ! Le 12 mai 1807, neuf jeunes filles émettent leur voeux de religion en présence de l’évêque d’Autun, dans l’église Saint Pierre de Chalon. “Nous voilà religieuses !”

            Reconnue légalement et appuyée par l’Église, et surtout forte de sa confiance en Dieu, Soeur Anne-Marie peut donner libre cours à son dynamisme. Elle obtient la jouissance temporaire du grand Séminaire d'Autun, devenu “bien national”, y accueille des fillettes qu’elle éduque et forme au travail manuel. Les blessés de la guerre d’Espagne affluant, les soeurs se transforment en infirmières à leur chevet. Au bout de trois ans, il faut chercher une autre maison. L’ancien couvent des Récollets à Cluny ferait bien l’affaire mais la bourse est plate ! Balthasar Javouhey secourt sa fille et achète ces bâtiments où est installé le premier noviciat. Le nom de Cluny, lié à celui des Soeurs de Saint Joseph, va bientôt être connu dans les cinq continents.

 

L’essor missionnaire

            VoilierEn effet l’appel de Dieu, peu à peu dévoilé, entraînera les soeurs Javouhey bien loin des plaines de Chamblanc. C’est à Paris d’abord que soeur Anne ­Marie fait de laborieux essais d’implantation. La méthode lancastrienne, qu’elle utilise avec succès pour les élèves d’une petite école populaire, la fait connaître dans les sphères du gouvernement. Une rencontre inattendue lui ouvre ces vastes horizons, entrevus seize ans auparavant mais restés obscurs pour elle : l’intendant de l’île Bourbon lui demande des religieuses pour éduquer la jeunesse de couleur dans cette île lointaine, La Réunion actuelle.

            Les voilà, ces enfants noirs que Dieu veut lui donner ! Sans hésiter, soeur Anne-Marie acquiesce et prépare 5 des 15 Soeurs de sa petite congrégation. Le 16 janvier 1817, elle les embarque à Rochefort sur un voilier qui, après cinq mois et demi de traversée au gré des vents, les fera accoster sur des rivages bien neufs pour ces jeunes paysannes.

            L’élan missionnaire ne s’arrêtera pas: les vocations affluent , les demandes se multiplient. En 1819, la jeune soeur de la fondatrice, Mère Rosalie, débarque à Saint-Louis du Sénégal. En 1822 les Antilles - Guadeloupe et Martinique -voient arriver les Soeurs de Saint Joseph de Cluny.

            Cependant les nouvelles missionnaires sont durement éprouvées. Au Sénégal le découragement les guette. Mère Javouhey décide d’y partir elle-même ; elle observe, elle aime, elle agit. Saint­Louis, Gorée, lui font découvrir l’horreur de l’esclavage... Elle a l’intuition que les Africains doivent être eux-mêmes les artisans du salut de leurs peuples. Elle entreprend de faire venir en France des jeunes Noirs qui se formeront, aux frais de la congrégation, pour devenir prêtres ou instituteurs selon leur vocation. Trois d’entre eux arriveront jusqu’au sacerdoce et seront les premiers prêtres sénégalais.

            Rappelée en France en 1824, Mère Javouhey apprend qu’un schisme met le trouble parmi les soeurs à Bourbon. Elle y met fin et s’emploie à fixer les Règles et Statuts de son Institut. En janvier 1827, une autorisation définitive lui est donnée par une ordonnance royale et en décembre Mgr de Vichy, évêque d'Autun, approuve ses Constitutions. Ainsi est assurée une cohésion entre toutes les maisons, proches et lointaines.

 

En Guyane

Faire tomber les chaînes injustes, rendre la liberté aux opprimés “Is. 58

            Une proposition insolite arrive alors à Mère Javouhey : le ministre de la Marine l’invite à reprendre l’essai malheureux d’exploitation de la Guyane, le long de la rivière Mana. Elle s’interroge : ce pays pourrait-il donner un avenir aux orphelins qu’elle rencontre en France, aux esclaves africains jetés sur les rivages américains ? “Je vais me livrer entièrement entre les bras de cette divine Providence qui semble me conduire par la main”, écrit-elle à une de ses soeurs.

            En juin 1828, elle s’embarque avec 40 religieuses, 12 ouvriers qualifiés et 30 jeunes gens choisis et préparés pour cette tâche. Sur place, les difficultés ne manquent pas mais, grâce au courage et à l’esprit d’organisation de Mère Javouhey, “tout marche d’un pas ferme vers le bon ordre”. Lorsque, cinq ans plus tard, elle doit repartir pour un Chapitre général en France, elle laisse Mana “dans un état très satisfaisant”. Elle a réussi à obtenir que les lépreux, relégués aux îles du Salut, soient installés à l’Acarouany, dans un lieu ombragé et verdoyant, et soignés par ses soeurs. Elle a accueilli à Mana des esclaves “marrons” (fugitifs) dont les souffrances l’ont bouleversée.

            Le 18 septembre 1835, un arrêté de l’Amiral Duperré, ministre de la Marine et des Colonies, confie à Mme Javouhey la mission de préparer à la liberté et à la citoyenneté les esclaves de saisie déposés à Cayenne. Elle y voit un nouvel appel de Dieu et s’embarque de nouveau, malgré l’opposition de l’évêque d'Autun. “Pouvais-je cesser un instant d’entendre la voix des malheureux Noirs qui attendent l’heure de leur délivrance ?" écrit-elle. Pourtant son oeuvre de libération va être contrecarrée de tous côtés : hostilité farouche des colons de Cayenne, opposition tenace de certains hommes d'Église...

            Critiques, tracasseries, accusations mensongères ne lui sont pas épargnées. Mais dira-t-elle : Ma confiance en Dieu est toute ma force et mon espérance."

 

            A cela il faut ajouter les difficultés inhérentes à la mission qui lui est confiée : en effet elle doit se faire l’éducatrice d’hommes et de femmes “provenant de nations inconnues les unes des autres”, de langues et de coutumes totalement différentes, “n’ayant entre eux d’autres liens que ceux de l’esclavage”. Comment leur faire découvrir les grandeurs et les limites de la liberté, éveiller en eux le sens moral, leur révéler qu’ils sont aimés de Dieu?

 

            Sa première attitude sera “la douceur alliée à une sage fermeté et à la plus stricte justice”. Les gestes maternels, les regards bienveillants, voilà un langage que tous comprendront. Valeur du travail, de l’argent, du temps, sens de la famille, de la propriété, de la justice, tout cela les amène à devenir des citoyens libres et responsables, qui ont conscience de leurs droits et de leurs devoirs.

“Je suis heureuse au milieu d’eux, écrit Mère Javouhey. J’aime à les faire causer, à leur faire raconter des histoires de leur pays.” Malgréle poids de la disgrâce spirituelle” que lui a value son refus d’obéir à un ordre injuste, elle reste ferme et patiente, soutenue par la certitude de faire “l’oeuvre de Dieu”.

            Après avoir mené des centaines d’esclaves à leur libération, durant ce second séjour de huit ans en Guyane, elle peut rentrer en France où ses Soeurs la réclament.

 

Sa mission s’élargit aux dimensions du monde

            En août 1843 elle accoste à Bordeaux, ses Soeurs l’accueillent chaleureusement. La congrégation est déjà implantée à Bourbon, en Inde, au Sénégal, en Sierra Leone et Gambie, dans les Antilles françaises et anglaises, à Saint Pierre et Miquelon ; les maisons se sont multipliées en France. Bientôt des soeurs partiront à Tahiti et aux Marquises, dans les petites îles de Madagascar. Un projet de fondation en Chine reste sans suite. Mère Javouhey conduit des soeurs dans les ports, fait des plans pour l’avenir, va sur place étudier des possibilités de fondations. En février 1848, elle est en Belgique quand éclate en France une troisième révolution. Elle revient à Paris, soigne les blessés, nourrit les ouvriers des ateliers nationaux, aide les pauvres. Mgr Affre est tué sur les barricades. Agitations, incertitudes, violences … Mère Javouhey, toujours soucieuse de “connaître la Volonté de Dieu afin de l’accomplir”, garde son calme, encourage ses sœurs : “Nous trouverons notre force dans l’oraison, dans l’union avec Dieu”.

            Alors que ses forces diminuent - elle est dans sa 70ème année -, elle peut assurer à son Institut un port d’attache à Paris, dans l’immeuble qui est actuellement la Maison-Mère, au 21 rue Méchain, dans le 14ème. En novembre 1849, (grâce à l’entraide qui se vit dans la congrégation,) elle achète cette belle propriété où elle installe (principalement) une maison de formation.

            Ardente, intrépide, prompte à aimer et à pardonner, d’une bonté qui ne connaissait ni limites ni entraves, Anne­Marie Javouhey a vécu intensément une union à Dieu qui s’est fortifiée dans les épreuves et qui l’a lancée dans le service inconditionnel des enfants, des malades, des aliénés, des gens méprisés, de tous les “pauvres” que croisait son chemin. Ses intuitions prophétiques, son sens pédagogique, ses initiatives audacieuses, sa puissance créatrice, ont leur source dans sa confiance inébranlable en Dieu et dans la certitude de son appel. Chez elle, l’action de grâces jaillit en toute circonstance ; à la veille de sa mort, survenue le 15 juillet 1851, elle confie “Je repasse en ma mémoire tous les bienfaits de Dieu pour nous ; ils sont si grands, si nombreux, si immenses que j’en suis confondue.

            Le 15 octobre 1950, à Rome, le Pape Pie XII proclame Anne-Marie Javouhey Bienheureuse. Sa lumière ne s’est pas éteinte en ce début du troisième millénaire, 3 000 Soeurs de Saint Joseph de Cluny, originaires d’une cinquantaine de pays, vivent de son esprit et continuent sa mission dans les cinq continents. De nombreux laïcs, désireux de vivre selon son charisme, se sont rassemblés dans des groupes d’Associés.

 

Soeur Marie-Cécile de SEGONZAC
Saint Joseph de Cluny

SJC - 57 rue du faubourg Saint Jacques - 75014 Paris - Tel : 01.43.37.45.51